Terre & Mer janvier 2021

Le texte du dernier Terre & Mer ainsi que le témoignage de l'agriculteur rencontré.

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L’agriculture à Guidel et ses enjeux


Les conséquences économiques et sociales des confinements justifiaient à elles seules un article. Nous retenons néanmoins ce thème de l’agriculture, réservant nos analyses sur les effets délétères de la crise à un cadre moins contraint.


En 1950, Guidel comptait 410 fermes réparties sur 150 hameaux. Le remembrement mené dans les années suivantes a restructuré les parcelles et paysages. Beaucoup d’erreurs ont été commises mais désormais chacun s'accorde à dire qu'une autre agriculture est possible.
En 2020, celle-ci conserve une place importante à Guidel : 2560 ha, soit 49 % de la surface communale, sont exploités par 25 agriculteurs guidelois et 20 provenant de communes voisines. Soulignons la part croissante de l’agriculture biologique : 9 % des surfaces agricoles.


Le secteur, avec ses réussites, ses échecs et des pratiques parfois excessives, est confronté à des défis.


Le premier est celui du vieillissement de sa population : 18 % des agriculteurs de la commune ont plus de 58 ans. L’agrandissement continu des exploitations et l’artificialisation des terres rendent difficile l’installation de jeunes paysans.


Le second est de sortir de la production de masse. Le développement de l’agriculture bio et des circuits courts sont révélateurs d'attentes. Comme témoigne un maraîcher bio guidelois, «le fossé qui s'est parfois creusé entre agriculteurs et consommateurs doit être comblé»*.

Si l'on ne trouve pas à Guidel porcheries, poulaillers démesurés ou fermes-usines, comme dans certaines communes du département, ces pratiques dégradent l’image de la profession. La qualité de l’air, de l’eau sont des sentinelles; les analyses effectuées sur les cours d’eau de la commune présentent des résultats devant être améliorés.

 

Pour surmonter ces problématiques, multiplions les initiatives sur notre commune, mêlons agriculture biologique et développement local, préservons les terres en maîtrisant l’étalement urbain. Nous pouvons organiser des rencontres entre producteurs et consommateurs, faire preuve de pédagogie, offrir aux agriculteurs des espaces dédiés, des RDV réguliers pour la vente directe. Cela marche : des paysans se lancent avec succès dans de nouvelles cultures et nouveaux circuits de vente.

Engageons Guidel dans une démarche volontariste de gestion des terres, facilitant le renouvellement des exploitants et la diversification des cultures, permettant aux agriculteurs quittant leurs terres de passer la main sereinement.
 

Enfin, valorisons la reconstruction de haies et bocages, garants d'une biodiversité essentielle à notre environnement.
 

 

Témoignage de P. Le Scolan

 

C'est avec beaucoup d'intérêt que nous avons échangé avec Philippe Le Scolan, agriculteur guidelois de 59 ans, qui a pris le virage de la bio il y a deux ans. Sa production est essentiellement tournée vers des cultures de vente : blé panifiable, orge et tritical fourrager, sarrasin, maïs grain, féverole, pois de conserve et haricots, plus un hectare (ha) de pois chiches et un ha de lentilles (85 ha de SAU totalement en bio).

Pourquoi, à 58 ans, avoir choisi cette conversion en bio ?

Cela faisait longtemps que j'y pensais ! Agriculteur depuis 1985, j'ai travaillé avec mon frère quelques années avant de faire un autre métier. En revenant définitivement sur l'exploitation, la conversion en bio était une évidence. Par conviction d'abord, et aussi parce qu'un collègue a développé une maladie de Parkinson (1), en lien avec l'utilisation de produits phytosanitaires. Sa maladie a finalement été reconnue maladie professionnelle par la MSA.

Et puis, un fossé s'est creusé entre les agriculteurs et les consommateurs, plus exigeants en termes de qualité d'alimentation.

(1) : Entre 2012 et 2017, la MSA n'a indemnisé que 196 agriculteurs frappés par la maladie de Parkinson, alors que les cas de Parkinson chez les agriculteurs se comptent par milliers, au vu des chiffres officiels. L'incidence de la maladie est en effet 13% plus élevée chez les exploitants agricoles que dans le reste de la population française, selon Santé Publique France.

Vers qui vous êtes-vous tourné pour vous aider à cette conversion ?

Au départ, j'ai adhéré au « groupe des 3 000 fermes DEPHY», qui maintenant est devenu le « groupe des 30 000 »(2)  et me suis aussi tourné vers la chambre d'agriculture. Les échanges avec autres agriculteurs et les techniciens ont été et sont toujours très formateurs. On apprend tous les jours, que ce soit au niveau du travail de la terre. Des réussites et aussi des échecs du groupe.  L'objectif est bien sûr de réduire au maximum les intrants, en respectant le cahier des charges du bio (nous sommes contrôlés tous les ans par un organisme certificateur. J'adhère à ECOCERT.

Le GAB (Groupement des Agriculteurs Bio) est aussi une bonne ressource, échanger avec des paysans qui sont maintenant à l'aise avec la bio est rassurant. Ce sont des gens compétents et de bon conseil.

(2) : Cette démarche, émanant du plan Ecophyto 2, a pour but d'engager d’accompagner 30 000 exploitations agricoles vers l'agro-écologie. C'est donc un collectif d’agriculteurs, dits groupes « 30 000 », composés d'agriculteurs et éventuellement des partenaires non agricoles (aval des filières, collectivités, parcs naturels régionaux, représentants de la recherche et de la formation…). Pour les agriculteurs, s'engager dans la démarche 30 000, c'est bénéficier de l'accompagnement et du conseil de la structure de son choix pour mener à bien les projets du collectif et des agriculteurs dans une démarche de transition agro-écologique à bas niveau de produits phytosanitaires.
 

Quelles ont été les principales contraintes, mais aussi les réussites, jusqu'à présent ?

Il faut apprendre à travailler la terre différemment avec de nouveaux outils (herse étrille, bineuse...). Des aides européennes existent pour l'achat de ces outils, mais elles ne couvrent qu'une petite partie de ces investissements onéreux.

D’un autre côté, il ne faut pas négliger les économies faites sur le budget des produits phytosanitaires ; et au-delà de l’aspect financier, c’est aussi une autonomie de décision retrouvée, libérée de la pression des gros lobbys de l'agrochimie.

Il faut aussi traquer les « mauvaises herbes » et les plantes toxiques éventuelles. L'an dernier, à cause du datura qui a envahi une parcelle et qu'il est très difficile d'éradiquer, la coopérative m'a refusé cinq bennes de haricots. C'est normal car on doit être irréprochable au niveau de la sécurité alimentaire, mais ça fait mal au cœur de voir sa production ainsi refusée. La morelle est aussi à surveiller.

Les couverts végétaux sont aussi très importants en agriculture bio, car il ne faut pas laisser la terre nue entre deux cultures. J'utilise des mélanges de différentes espèces (phacélie, avoine, trèfle, radis fourrager, féverole)

Toute ma production ou presque part à la coopérative EUREDEN (fusion de Triskalia et de la CECAB). Les légumes partent vers des usines locales (Loudéac, Locminé). La demande est là, les industries légumières veulent davantage de production.

C'est bien aussi de trouver des partenariats variés pour écouler la marchandise.

Que diriez-vous à un jeune qui veut s'installer en bio ?

Il faut bien mûrir son projet avant de se lancer ! Demander des conseils et aller voir des gens qui ont du recul dans la filière.

C'est une autre façon de travailler, il faut apprendre à être observateur de ses cultures, je dirais beaucoup plus qu'en conventionnel. Les « mauvaises herbes », il faut les repérer vite et passer les outils mécaniques  très tôt si l'on ne veut pas être envahi.

Il est important aussi de trouver les partenaires fiables pour écouler la production. La demande est là. Il y a même de nouvelles « niches » avec une demande en pois chiches, lin, lentilles, chanvre...

Travailler en bio demande du temps, de la minutie, de la motivation. C'est à ce prix qu'on produit des légumes ou céréales de qualité. Le bio qui arrive des pays voisins et qui est acheté à bas prix par les supermarchés risque de casser la filière. Il faut rester vigilant ! Et les consommateurs doivent jouer le jeu également en acceptant de mettre le prix, prix plus élevé mais qui permet à la filière de tenir et notamment de compenser les chutes de rendement.

Mais je dirais que c'est l'avenir. Pour mes collègues qui travaillent en mode conventionnel, il y a une prise de conscience et beaucoup de paramètres ont été revus : utilisation des produits phyto à la baisse, diminution des intrants de manière générale, travail simplifié de la terre en diminuant  les charges de mécanisation.

L'éventualité d'écouler les nouvelles  productions en circuit court en local constitue une opportunité qu'on va saisir dans un avenir proche, grâce aux nouvelles cultures qui apportent une réelle valeur ajoutée.. 

Au final, je ne regrette pas cette conversion et je suis bien sûr prêt à échanger avec des jeunes en questionnement.